Chris Claremont, auteur des X-Men : « La haine reste la haine. Et c’est contre cela que je m’élève dans mes albums ».« Dans ma bulle ».Véritable géant de Marvel, le scénariste et artisan du succès des super-héros mutants revient sur son île fictive de Madripoor, où se déroulent les nouvelles aventures ultra-vitaminées de Logan, Black Widow et Captain America.
Chris Claremont, chez lui, à New York, le 16 avril 2026.Chris Claremont ne sait pas exactement combien de super-héros il a créés en plus de cinquante ans de carrière pour le compte de la maison d’édition Marvel : « Près de 500 ou plus. » « Je n’ai jamais su me taire ! Si l’histoire nécessite un nouveau personnage et que j’ai une idée, je fonce », assure l’auteur américano-britannique dans l’arrière-boutique de la librairie Momie BD du Quartier latin, à Paris, début mai. Le scénariste, toujours actif à 75 ans, était venu présenter Wolverine. Les Chevaliers de Madripoor (Panini, 208 pages, 28 euros), avec Edgar Salazar au dessin.
Cette courte série datant de 2024 met en scène la réunion de Logan, de Captain America et de Black Widow, au travers d’aventures musclées sur une île-Etat fictive en Asie du Sud-Est. Madripoor, comme elle a été nommée, est aussi une invention de Chris Claremont. Sa première apparition date de 1985, dans la série New Mutants. « C’est un lieu où je peux m’amuser, la faire interagir avec plusieurs récits », dit-il. « Je voulais un monde à la Casablanca », le film de Michael Curtiz de 1942 avec Humphrey Bogart et Ingrid Bergman, explique l’auteur, décrivant l’idée d’un univers interlope fait « de mystères, d’aventures, où rien n’est comme il paraît, où vous pouvez vous réinventer ».
Ce n’est pas tant pour sa quantité de créations que celui-ci a atteint un statut d’auteur culte de comic books nord-américains, mais pour l’épaisseur qu’il a su donner à ses récits et à la profondeur de ses personnages, notamment les X-Men. De cette équipe internationale de super-héros aux pouvoirs mutants menés par le professeur télépathe Charles Xavier, il reste à ce jour le scénariste ayant le plus longtemps officié à son animation : plus de quinze ans. La portée des histoires écrites par Chris Claremont dépasse ses propres lecteurs, irriguant le cinéma depuis l’an 2000 et la première adaptation des X-Men sur grand écran.
Le côté obscur de Jean Grey dans Dark Phoenix, le récit enchâssé dans deux réalités alternatives de Days of Future Past, le télévangéliste William Stryker qui mène une infatigable chasse aux mutants, ou encore le passé de l’antagoniste Magnéto comme rescapé de la Shoah, c’est lui. Sous sa plume, les mutants sont devenus des superstars de Marvel, avec des destinées et des itinéraires pleins de richesse humaine qui viennent puiser dans les débats de société, comme la lutte pour les droits civiques.
« Un peu par accident »« Les bandes dessinées devraient être bien plus que des divertissements, même si le divertissement est formidable, souligne-t-il. S’il s’agit d’un personnage et d’une histoire avec une signification importante, je dois traiter cela avec respect, trouver un moyen de la raconter de façon qu’elle ait un impact. L’actualité peut être une source d’inspiration, mais je dois trouver une manière de raconter qui s’adresse à un large public et touche tout un chacun, qu’il soit, par exemple, homosexuel, non blanc ou étranger. La haine reste la haine. Et c’est contre cela que je m’élève. »
Chris Claremont s’est vu pourtant confier cette franchise « un peu par accident », en 1976. Il était alors l’éditeur numéro deux de Marvel, derrière Len Wein, qui était en train de plancher sur la relance des mutants avec le dessinateur Dave Cockrum. Le grand manitou de la maison d’édition new-yorkaise, Stan Lee, avait alors demandé à ses collaborateurs de donner aux X-Men une portée plus internationale.
« C’est ainsi qu’ils ont créé [des personnages comme] Tornade, Diablo et Colossus. Je trouvais ça génial, et je n’arrêtais pas de me faufiler dans le bureau de Len pour voir ce qu’ils faisaient – ça l’agaçait au plus haut point. Jusqu’au jour où il a décidé qu’il en avait assez d’être rédacteur en chef et qu’il voulait revenir au scénario. Mais son emploi du temps ne lui permettait pas de s’occuper des X-Men. Je l’ai approché pour lui dire que cela m’intéressait. » L’idée d’écrire sur une page blanche, de composer avec des super-héros qui viennent d’être inventés le séduit. « En un sens, c’était comme écrire une toute nouvelle série ! »
Extrait de « Wolverine. Les chevaliers de Madripoor », de Chris Claremont et Edgar Salazar.On peut également porter au crédit de Chris Claremont le fait d’avoir donné vie à plusieurs personnages féminins mémorables, bien au-delà de leur plastique, à laquelle elles étaient cantonnées dans l’industrie culturelle des comics. Parmi les plus célèbres, il y a Mystique, la mutante métamorphe à la peau bleue, espionne de talent, ou encore Emma Frost, la Reine blanche télépathe.
« La plupart des autres auteurs ne s’intéressaient pas aux femmes et ne cherchaient pas à faire d’elles des actrices de premier plan dans les histoires », se souvient-il. A l’époque, le scénariste dit surtout avoir agi avec pragmatisme : « Personne ne faisait ça alors que cela avait du potentiel. » Mais aussi, « pour répondre de façon tout à fait ringarde, parce que je trouvais qu’elles avaient un bien meilleur rendu visuel que les gars ».
Sa propre mère a aussi été d’une grande influence, comme il le raconte avec délectation : « Pendant le Blitz, à Londres, elle a aperçu dans un bureau de recrutement la photo d’un Spitfire s’élevant à toute vitesse dans le ciel. Sa réaction fut immédiate : “Je veux piloter cet avion.” Le recruteur ne lui a dit qu’une fois qu’elle eut signé qu’elle ne pourrait pas piloter en tant que fille, même pas “femme”, mais qu’en ayant un diplôme universitaire, elle pourrait travailler dans une station radar. Ce qu’elle a fait pendant deux ans sur la côte sud. »
« Après la guerre, elle s’est mariée avec mon père ; ma sœur et moi sommes nés en Angleterre, et, du jour au lendemain, nous sommes partis vivre aux Etats-Unis. Dix ans plus tard, dans les années 1960, elle a eu son brevet de pilote et son avion », détaille Chris Claremont en se rappelant que sa mère pouvait survoler leur île d’adoption de Long Island comme partir à l’aventure dans les Caraïbes. « A de nombreux égards, c’était la maman parfaite. A tel point que j’ai fini par l’intégrer comme mère d’un de mes personnages, Bobby Da Costa, dans les New Mutants. »
Débuts dans le « Bullpen »Des histoires extraordinaires de famille, il semble en avoir presque autant que d’itinéraires de vie pour ses personnages. Du côté paternel, une famille tellement british qu’il existe un village appelé Claremont près de Hastings, et qu’un de ses oncles a participé à la fondation de Rolls-Royce, mentionne-t-il. La famille de sa mère, elle, a émigré de Russie au début du XXe siècle pour échapper à la police secrète du tsar.
Si dans son arbre généalogique, tout le monde « a été soit avocat soit médecin », Chris Claremont est « celui qui a décidé d’enfreindre les règles », en souhaitant devenir acteur, puis auteur de comics. Quant à savoir s’il a eu l’aval des siens… « Je m’en suis toujours fichu. Je l’ai fait, c’est tout. Tous ceux, quelle que soit leur génération, qui auraient pu être affectés par cela sont malheureusement morts avant. » Et de se souvenir : « Mon grand-père n’arrêtait pas de me demander, jusqu’à sa mort : “Christopher, quand auras-tu un vrai travail ?” Ma réponse était : “Quand il ne m’apportera plus de salaire.” »
Extrait de « Wolverine. Les chevaliers de Madripoor », de Chris Claremont et Edgar Salazar.C’est pourtant un peu par hasard que le scénariste a démarré dans le milieu, à la fin des années 1960, dans le « Bullpen », le surnom de la rédaction de Marvel, à New York. Lui qui avait étudié les relations internationales voulait avant tout percer dans le théâtre et à la télévision. Par un ami, il dégote un petit job dans cette major de l’édition qui, espère-t-il, lui permettra de courir les auditions. Quelques mois plus tard, il passera à temps plein et se verra confier des récits à écrire, comme les X-Men, sur le déclin à cette époque ou, un peu plus tard, Iron Fist.
La vocation de scénariste s’est imposée six ou sept ans plus tard, dit-il, « quand j’ai compris que je gagnais des sommes décentes. Les X-Men marchaient vraiment bien, et c’était tellement de plaisir. Je travaillais avec de grands artistes ». Des auteurs et dessinateurs auprès de qui il a appris le métier sur le tas, comme un « artisan ». « Ecrire est un métier solitaire, mais j’ai appris de mes collègues en lisant leurs récits, en prêtant attention aux commentaires d’Archie Goodwin [scénariste et éditeur en chef de Marvel en 1976 et 1977], qui était l’un des meilleurs écrivains de tous les temps. On lit aussi les notes ou les lettres des lecteurs, on écoute les gens lors des conventions », énumère-t-il.
Les carnets de Chris Claremont chez lui, à Brooklyn (New York), le 16 avril 2026.« Quand on commence une histoire, on ne sait jamais où ça va nous mener. Un succès retentissant ? Un simple coup de théâtre ? », estime-t-il. « Quand on rendait un épisode qui était complètement raté, Archie Goodwin haussait les épaules et disait : “Ça arrive. Tu as trente jours pour te rattraper avec la suivante.” » Une histoire après l’autre, écrite tant que cela reste amusant et comme si tout pouvait s’arrêter le lendemain, c’est ainsi que Chris Claremont a déroulé ses aventures éditoriales. « Je continue. Si absurde que cela puisse paraître, j’ai l’impression d’avoir encore des histoires à raconter. »